Ce qu’il advient du Coeur

A la demande d’une ou deux personnes fans de Léonard Cohen, je propose une traduction d’un des derniers poèmes qu’il a écrits, et laissé en cadeau à ses lecteurs.

Il est très difficile de traduire de la poésie, surtout quand elle base sa richesse sur sa complexité technique, ses images aux multiples sens et la profondeur de son vocabulaire. La poésie est un rapport à la langue et à son histoire ; traduire de la poésie est pour moi se bercer de l’illusion qu’il est possible d’accéder à la beauté de ce genre de travail en changeant un de ses paramètres fondateurs. On voit par exemple tous les jours des gens traduire des haïkus – un acte à mon sens d’une incroyable vanité, tant la quasi totalité de l’intérêt d’un haïku disparaît à la traduction. Un haïku traduit c’est un oiseau sans ailes, sans plumes et sans visage.

A mon sens, bien traduire un poème, c’est écrire un poème.

Dans le cadre de mon travail, j’ai eu l’occasion il y a quelques années d’essayer de traduire un vieux poème nordique très long (plus de 250 vers), « la Völuspá », et je me souviens y avoir passé des dixaines d’heures, épluchant les textes universitaires, comparant les versions, décortiquant minutieusement les métaphores… Et c’était un poème d’une relative simplicité formelle.

En ce qui concerne ce poème en particulier, j’ai fait le choix de ne pas trop m’éloigner de la forme d’origine, garder l’aspect litanique, et essayer de restituer un maximum du fond. J’ai une assez bonne connaissance des expressions anglaises, mais « say Uncle » m’était par exemple inconnue jusqu’alors. J’ai pu rater des doubles-sens, et de toutes façons je ne saurais tous les restituer.

Je ne suis que moyennement satisfaite du résultat. Je préfère de loin le travail que j’ai fait sur « Scarborough Fair » ou sur « Lady of Shallot » (La Malédiction, disponible dans le recueil « l’Écrasée« ), où je me suis permise plus de liberté et où le résultat est à mon sens plus touchant.

Mais je le pense néanmoins assez fidèle – autant que faire se peut.

Vous pouvez trouver l’original ici.

(Je vous dispense de mes notes de traduction, je pense que ça n’intéresse personne.)

______________________

 

Ce qu’il advient du cœur

Léonard Cohen – Traduction

J’ai travaillé avec constance
Mais sans jamais prétendre à l’art
Je fondais ma désespérance
Rencontrant Jésus, lisant Marx
Mon petit feu n’a pas suffi
Mais il est beau, l’éclat qui meurt
Va raconter au jeune messie
– Ce qu’il advient du cœur

Ce brouillard de baisers d’été
Je m’étais mis en double-file
D’une vicieuse rivalité
Les femmes dirigeaient la file
On ne faisait que commercer
Mais j’ai bien compris mon erreur
Alors je viens revisiter
– Ce qu’il advient du cœur

Je vendais des babioles divines
Et je m’habillais avec soin
Un petit chat dans ma cuisine
Une panthère dans mon jardin
Dans la prison des gens doués
Je connaissais bien le guetteur
Je n’ai jamais eu à tester
– Ce qu’il advient du cœur

J’aurais bien du le voir venir
J’en avais presque fait la carte
Sa simple vue faisait souffrir
Et j’ai souffert dès le départ
On jouait un couple parfait
Mais j’ai pas aimé être acteur
C’est pas joli, c’est pas discret
– Ce qu’il advient du cœur

Maintenant l’ange a un violon
Et le démon a une harpe
Chaque âme est un petit poisson
Et chaque esprit est un grand squale
Lucarnes, fenêtres… J’ai tout ouvert
Mais sombre, sombre est la demeure
Tu abandonnes. – et puis c’est clair
– Ce qu’il advient du cœur

J’ai travaillé avec constance
Mais sans jamais prétendre à l’art
Les esclaves là dès le départ
Chantres liés dans leur souffrance
La justice s’arque maintenant
Les blessés marcheront dans l’heure
J’ai perdu mon job défendant
– Ce qu’il advient du cœur

J’étudiais avec ce mendiant
Il était sale, et balafré
Par les griffes de tant de femmes
Qu’il n’avait pas su ignorer
Ni fable, ni morale, ici
Ni de petit oiseau chanteur
Juste un mendiant sale qui bénit
– Ce qu’il advient du cœur

J’ai travaillé avec constance
Mais sans jamais prétendre à l’art
Je portais, oui, mais rien de lourd
J’ai presque perdu ma licence
Au fusil je tirais pas mal
Le 303 qu’avait mon père
On luttait pour une chose finale
Pas pour le droit d’être sectaires

Mon petit feu n’a pas suffi
Mais il est beau, l’éclat qui meurt
Va raconter au jeune messie
– Ce qu’il advient du cœur

 

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Une réflexion sur “Ce qu’il advient du Coeur

  1. Quel splendide poème ! Et quelle écriture ! Les textes de Léonard Cohen me coupent le souffle.
    Et votre traduction m’atteint profondément. Ç’est très beau, riche d’un ressenti naturel.
    Bien sûr que oui,j’aurais été intéressée par vos notes de traduction. La progression du travail est tout aussi passionnante que le travail abouti.
    Avez vous vu le film  » Paterson  » ? Et cet homme japonais amoureux de la poésie et poète lui-même qui affirme que lire un poème traduit, ç’est comme prendre une douche avec un imperméable…
    Je pense moi qu’il arrive que l’imperméable laisse s’infiltrer suffisamment d’eau pour être trempé jusqu’aux os.
    Cordialement
    Eve

    Aimé par 1 personne

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